Depuis toujours, les humains ont cherché à appréhender la diversité des espèces vivant près d'eux. Au 18e siècle, la démarche scientifique de l'histoire naturelle a structuré l'inventaire, la nomenclature et la caractérisation des espèces. Les naturalistes Linné et Buffon, pour ne citer que les plus grands, étaient des spécialistes de la diversité du monde vivant ! Dès le 19e siècle, avec la géographie botanique, et plus encore au 20e siècle, avec le développement de l'écologie, les scientifiques ont cherché à comprendre pourquoi la richesse en espèces différentes varie d'une région à une autre, pourquoi tel écosystème permet la coexistence d'un plus grand nombre d'espèces que tel autre. A partir des années 1950, la question de la « diversité spécifique » des écosystèmes a suscité quantité de recherches, jusqu'au début des années 1980. C'est ainsi qu'au laboratoire de Zoologie de l'ENS, où je préparais ma thèse sur le peuplement d'araignées de la savane de Lamto, nous étions plusieurs chercheurs travaillant sur la diversité spécifique, notamment d'un point de vue théorique, en particulier pour tenter d'interpréter les différences de diversité en termes de plus ou moins grande adaptabilité des écosystèmes, dans le cadre du concept de « stratégie adaptative », alors à la mode (Publications 28, 53, 61, 80, 85). On ne parlait pas encore de « biodiversité »...

C'est en 1985 que le terme « BioDiversity », contraction de « Biological Diversity », a été inventé, comme titre d'un Forum tenu à Washington en 1986. Il a été mondialement diffusé en 1988 avec la publication du livre issu de ce Forum, BioDiversity (Wilson & Peter, editors). A la suite du Sommet de Rio de Janeiro où fut signée la convention sur la diversité biologique, des scientifiques français ont commencé à publier des ouvrages sur le sujet.

Le premier ouvrage français, « La biodiversité, enjeu planétaire » (éditions Sang de la terre), paru début 1993, est dû à Michel Chauvet, du Bureau des Ressources Génétiques, et Louis Olivier, conservateur du Conservatoire Botanique national de Porquerolles. En 1994, Robert Barbault, Professeur à l'Université Paris VI, publie chez Odile Jacob « Des baleines, des bactéries et des hommes », et Christian Lévêque, Directeur de recherche à l'ORSTOM, écrit « Environnement et diversité du vivant » dans la collection Explora de la Cité des Sciences et de l'Industrie. La diversité biologique est au coeur de l'ouvrage « Biogéographie. Approche écologique et évolutive » de Jacques Blondel, Directeur de recherche au CNRS, paru chez Masson en 1995. Le regard critique que Jacques Blondel porte sur le mot « biodiversité » mérite toujours d'être médité. Au début du chapitre intitulé « La diversité biologique en péril », Jacques Blondel pose la question « Qu'est-ce que la biodiversité ? », et y répond ainsi :

Dans ce contexte d'une gravité sans précédent dans notre histoire, le terme de « biodiversité », introduit pas Wilson et Peter (1988) a envahi la littérature scientifique et s'est infiltré dans le jargon médiatique et administratif, notamment depuis la Conférence des Nations unies sur l'Environnement et le Développement (Rio de Janeiro, juin 1992). Les citations, dans la littérature scientifique, d'expressions telles que « biodiversité » ou « diversité biologique » sont passées d'une dizaine de fois en 1984 à plus de 300 fois en 1992 (Haila et Kouki, 1994). La « biodiversité » est même considérée comme une ressource naturelle, source de nouvelles activités économiques (élevage, génie génétique, industrie pharmaceutique, génie de l'environnement). Des revues générales sur la biodiversité se multiplient (cf. par exemple Lubchenko et al., 1991 ; Solbrig, 1991 ; Groombridge, 1992 ; Solbrig et al., 1992 ; ICBP, 1992 ; Schulze et Mooney, 1993 ; Barbault, 1994), etc.

Mais la « biodiversité » n'est pas un concept, encore moins un paradigme ; c'est une coquille vide où chacun met ce qu'il veut, un « mot de passe » pour paraphraser ce qu'écrivait Lecourt (1993) à propos de l'environnement. Le mot est ambigu parce qu'il est à la fois purement descriptif et chargé de complexité (la diversité signifie la pluralité mais aussi les relations entre éléments constitutifs de cette pluralité). Définir la biogéographie évolutive comme l'étude spatio-temporelle des diversités biologiques, de leur origine, de leur évolution et de leur régulation dans des espaces hétérogènes et changeants, comme on l'a fait au début de ce livre, c'est « faire de la biodiversité » comme le font, depuis des décennies, tous les ouvrages qui traitent d'écologie et d'évolution. Il convient donc de faire une distinction entre le sens qu'on donne au mot, à savoir la nature des phénomènes biologiques qu'il prétend désigner, et son utilisation en tant qu'argument en faveur de l'urgence de mesures à prendre pour conserver cette biodiversité (Haila et Kouki, 1994). La popularité actuelle du terme comporte des dangers de confusion parce qu'il est utilisé dans des sens différents et ne se réfère à aucun phénomène nettement défini. Il ne s'agit pas seulement d'une question sémantique, car le mot peut légitimement s'appliquer à une vaste gamme de domaines touchant à l'écologie, l'économie, la biologie de la conservation, les sciences sociales, l'éthique de l'environnement, etc. Tout ce qui est « bio » et divers, les systèmes biologiques naturels, les cultures humaines, la « sociodiversité », les services attendus de l'environnement, les ressources génétiques, etc. relève de la biodiversité. Bien des tentatives ont été faites pour mettre un peu d'ordre dans cette multitude de choses et d'idées. Pour rester dans le domaine des systèmes naturels étudiés dans ce livre, on peut dire d'une manière très générale que la diversité biologique est la quantité et la structure de l'information contenue dans des systèmes vivants hiérarchiquement emboîtés.

Jacques Blondel, 1995. Biogéographie. Approche écologique et évolutive pp. 225-226)

Le terme de biodiversité s'est cependant imposé, dans le monde scientifique comme dans le monde politique. En témoigne le Millenium Ecosystem Assesment, travail d'évaluation de l'état des écosystèmes de la planète commandé par le Secrétaire Général de l'ONU, et publié en 2005 (www.maweb.org/documents/document.354.aspx.pdf ). Un autre événement marquant fut la Conférence internationale « Biodiversité : science et gouvernance », voulue par le Président Jacques Chirac, qui s'est tenue à Paris en janvier 2005. Ce fut l'occasion, pour les scientifiques, d'appeler à la création d'une structure internationale d'expertise sur la biodiversité et les « services écosystémiques ».

Des membres de l'Académie des Sciences, à l'occasion de l'année 2010, ont exprimé, chacun à sa manière, leurs points de vue sur la biodiversité (Biodiversité : points de vue d'académiciens).

Dans un livre que j'ai publié en 2009, j'ai analysé comment la « biodiversité » s'est substituée à la « nature » (Publication 211) et, dans un ouvrage collectif à paraître en hommage à la philosophe Catherine Larrère, qui a fortement contribué au développement de l'éthique environnementale en France, j'ai écrit un chapitre où j'explore la question de savoir si la biodiversité n'est pas en réalité un « substitut technocratique » de la nature.

 


 

2. Promouvoir la connaissance et la conservation de la biodiversité > > >