Le succès de l'idée de biodiversité, qui pouvait faire espérer une relance des « sciences naturelles traditionnelles », trop longtemps délaissées dans les universités, justifiait que les muséums s'approprient le « nouveau » concept. Nommé au Muséum en septembre 1988, je me suis retrouvé impliqué dès 1989 dans la thématique de la biodiversité. A la demande du Directeur du Muséum (Philippe Taquet), j'avais été chargé, avec notre collègue Jean-Claude Lefeuvre, d'une mission de réflexion en vue de constituer un comité consultatif d'experts en matière de protection de la nature (télécharger le document 1989 Lettre de mission P. Blandin). Dans ce contexte, à la suite de discussions à l'Assemblée des Professeurs, j'ai élaboré un document de travail sur les actions possibles de l'établissement vis-à-vis des problèmes d'environnement et de gestion de la biodiversité. Je proposais de structurer la recherche selon deux grands axes : 1) Le présent et l'histoire de la biodiversité ; 2) Fondements et pratiques de la gestion de la biodiversité. Enfin, des propositions précises étaient faites pour la création et le fonctionnement d'un « Comité consultatif du Muséum National d'Histoire Naturelle pour la gestion du patrimoine naturel », destiné à répondre aux demandes d'expertise émanant de l'Etat et de divers partenaires.

Télécharger le document 1989 P. Blandin projet biodiversité-MNHN

Progressivement, la biodiversité s'est imposée dans la politique scientifique du Muséum et dans l'organisation de ses structures de recherche. Parallèlement, l'idée de créer une structure dédiée à l'expertise faisait son chemin.

Le 29 mars 1990, les directeurs des laboratoires d'Ecologie Générale (Patrick Blandin), d'Evolution des Systèmes Naturels et Modifiés (Jean-Claude Lefeuvre), d'Ethnobiologie-Biogéographie (Yves Monnier), d'Ethologie et de Conservation des Espèces Animales (Jean-Jacques Petter), et le directeur du Secrétariat de la Faune et de la Flore (Hervé Maurin) proposaient la création d'un Département intitulé « Ecologie, Relations Homme-Nature et Conservation de la Biodiversité », qui aurait eu en charge, entre autres missions, l'animation de la cellule chargée de la coordination de l'expertise ; un organigramme fut établi le 4 avril (1990_Proposition_Dept_Ecol_Ethno_Envir_MNHN.pdf ). Un document préparatoire, daté aussi du 29 mars, proposait pour titre « Ecologie, Ethnobiologie, Environnement » (télécharger le document 1990 Proposition de création au MNHN d'un Département « Ecologie, Ethnobiologie et Environnement » ) : l'introduction de la « biodiversité » dans le titre définitif montre que d'ultimes discussions nous conduisirent à utiliser ce néologisme prometteur. Le 5 avril, Jean-Claude Lefeuvre précisait dans une note à l'intention du Conseil Scientifique le projet de Cellule Nature-Environnement (télécharger le document 1990 Projet de Cellule Nature-Environnement au MNHN ).

Lors d'un Conseil Scientifique consacré à l'éventuelle mise en place de départements, l'idée fut avancée de placer le laboratoire d'Ethnobiologie-Biogéographie dans un département « Sciences de l'Homme », ce qui provoqua une vive réaction de ce laboratoire, désireux de s'intégrer dans le Département « Ecologie, Relations Homme-Nature et Conservation de la Biodiversité » (télécharger le document 1990 Lettre du laboratoire d'Ethnobiologie-Biogéographie au Directeur du MNHN ). L'affaire en resta là, la décision de créer des départements ne se concrétisant pas.

En 1991, chargé de mission pour les collections auprès du nouveau Directeur du Muséum (Jacques Fabriès), j'ai élaboré un document de politique générale sur la recherche en systématique et la valorisation des collections, soulignant le rôle du Muséum comme « analyste de la diversité » (télécharger le document 1991 P. Blandin Politique Collections Muséum ) :

« Alors que d'autres établissements ont plus spécialement mission d'étudier les composantes et les lois fondamentales de la matière, ou d'analyser ce qui fait l'unité profonde du monde vivant, le Muséum doit au contraire porter l'effort sur l'étude de la diversité des matériaux terrestres et des êtres vivants, y compris celle des humains et de leurs cultures. Analyste de la diversité, le Muséum doit aussi contribuer à en expliquer la genèse.

Ceci suppose une démarche de recherche qui s'initie dans les procédures d'inventaire pour se développer dans l'analyse des processus et des événements transformateurs, diversificateurs ou réducteurs des composantes de l'écosphère. »

Fin 1991, le Directeur du Muséum diffusait une déclaration de politique scientifique comprenant notamment une rubrique « Biodiversité et Systématique », et affirmant qu'il est de la responsabilité scientifique du Muséum de contribuer à une « véritable Ecologie de la Biodiversité ».

Télécharger le document 1991 MNHN Politique scientifique

Au début de 1992, j'ai contribué avec Jean-Claude Lefeuvre à l'institution d'un Comité Muséum-Environnement, chargé de fournir des avis sur la coordination des actions du MNHN « dans les domaines de l'environnement et de la biodiversité » et de valoriser la capacité d'expertise du MNHN dans ces domaines. La décision fut prise par arrêté du Directeur en date du 21 mai 1992. En même temps été créée une Délégation Permanente à l'Environnement, ayant une mission d'appui auprès du Directeur (télécharger le document 1992 Arrêté du Directeur du MNHN ). Le même jour, le Directeur adressait à l'Office Parlementaire d'Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques une note sur la « Recherche en biodiversité au Muséum National d'Histoire Naturelle » (télécharger le document 1992 MNHN Recherche en biodiversité ). Il y écrivait :

« Analyste de la diversité, le Muséum doit aussi contribuer à en expliquer la genèse et pour ce faire, porter son effort sur l'étude de la diversité des matériaux terrestres et des êtres vivants, y compris celle des humains et de leurs cultures. »

Cette politique d'organisation interne a notamment facilité la mise en oeuvre des relations avec le Ministère chargé de l'environnement, chargé à partir de 1992 d'une co-tutelle du Muséum. Dans ce contexte, le Directeur du Muséum me nomma en septembre 1992 chargé de mission auprès de lui dans le domaine de l'environnement et de la conservation du patrimoine naturel.

Un document daté de septembre 1992 montre comment l'établissement définissait alors ses actions en matière d'environnement et sa recherche en biodiversité (télécharger le document 1992 Le MNHN et l'environnement ). En décembre 1992, un document de programmation de la recherche en environnement était établi à l'intention du Ministère de l'Environnement pour la période 1993-1996, qui mettait l'accent sur la biodiversité (télécharger le document Programme de recherche en environnement 1993-1996 MNHN Ministère de l'Environnement).

On le voit, le Directeur Jacques Fabriès, au cours des années 1991-1992, a joué un rôle majeur dans la structuration des activités du Muséum en matière d'environnement et de biodiversité. En revanche, pendant son mandat, la question de la création de départements resta en suspens.

En 1994-95, dans le cadre d'un nouveau statut du Muséum, et sous l'impulsion du nouveau Directeur, Henry de Lumley, un projet d'établissement fut élaboré pour les années 1995-1999. Pour situer l'orientation de la recherche, le document reprenait les orientations proposées dans mon document de 1991. En termes d'organisation, il prévoyait, non pas des départements, mais des instituts, pour fédérer ses compétences dans trois grands domaines, dont un « Institut d'Ecologie et Gestion de la Biodiversité » (IEGB). Reprenant notre proposition de 1990, l'IEGB fédérait le Laboratoire d'Ecologie Générale, le Laboratoire d'Evolution des Systèmes Naturels et Modifiés, le Laboratoire de Conservation des Espèces Animales (responsable des parcs zoologiques), le Laboratoire d'Ethnologie-Biogéographie et le Secrétariat de la Faune et de la Flore (bientôt rebaptisé Service du Patrimoine Naturel). La direction de l'IEGB fut confiée à Jean-Claude Lefeuvre, et je fus nommé directeur-adjoint chargé de la recherche.

 

En janvier 1999, un document de communication interne, consacré au travail du Muséum dans le champ de la conservation de la nature, présentait l'IEGB et ses missions, ainsi que l'action du Muséum dans le cadre de l' Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) (télécharger le document 1999 MUSEUM n°5). Malheureusement, les instituts n'avaient pas d'existence statutaire. Le besoin de changer de statut et de rénover le Muséum se faisait de plus en plus ressentir.

La rénovation du Muséum avait été annoncée par le Premier Ministre Lionel Jospin le 5 novembre 1998, lors de l'allocution qu'il prononça à Fontainebleau à l'occasion du 50e anniversaire de la création de l'UICN. Des inspections générales des Finances et de l'Education nationale aboutirent en 1999 à un rapport d'ensemble sur la situation du Muséum. Un Comité scientifique d'orientation (CSO), présidé par le Professeur Guy Ourisson, Membre de l'Institut, élabora un rapport daté du 10 novembre 2000, où il écrivait :

« (...) une mission scientifique centrale, clairement identifiée, doit être assignée à l'établissement : l'inventaire raisonné de la biodiversité dans une perspective évolutionniste (...) ».

Plus loin, il recommandait :

« un investissement multiforme de l'établissement dans la question de la préservation de la biodiversité en relation avec la problématique du développement durable ».

Ailleurs, le CSO définissait ainsi la mission centrale du Muséum : « Découvrir, comprendre, révéler et aider à préserver la diversité naturelle et culturelle de la Terre ». Ce faisant, il ne faisait que redire ce que les textes de 1991, 1992 et le projet 1995-1999 avaient exprimé. Toutefois, la préservation de la diversité était davantage mise en relief et liée à la problématique du développement durable, laquelle venait sur le devant de la scène politique.

Un nouveau statut fut promulgué en 2001. En avril 2002, le Président du Muséum, Bernard Chevassus-au-Louis (qui avait été membre du CSO), présenta au Conseil d'Administration ses orientations pour les quatre années à venir (télécharger le document 2002 Orientations Président Muséum ). Il énonçait ainsi le projet global de recherche du Muséum :

« Inventorier, ordonner et comprendre la diversité biologique et écologique présente et passée, son origine, son rôle et sa dynamique, afin de contribuer à une gestion durable de cette diversité ».

Le Muséum élabora ensuite un contrat de développement 2003-2008, annoncé par le Directeur Général, Bertrand-Pierre Galey, en octobre 2003. Télécharger le document 2003 Annonce Contrat d'Etablissement Muséum

Le document officiel fut signé avec le gouvernement en juillet 2004. Dans le préambule, on peut lire :

« A l'heure où les enjeux de l'écologie et du développement durable fondés sur le respect de l'Homme et la préservation de la planète sont au coeur des préoccupations de la communauté internationale et de la politique du Gouvernement, les missions exercées par le Muséum au service de la connaissance et de la conservation de la biodiversité sont un élément majeur de la stratégie nationale de développement durable et de son rayonnement à l'étranger. »

Télécharger le document 2004 Contrat de développement du Muséum (extraits)

L'implication du Muséum dans la politique nationale de développement durable s'imposait, ce qui devait le conduire à faire évoluer ses pratiques dans son fonctionnement. En 2003, le Directeur Général du Muséum nomma auprès de lui un conseiller pour le Développement Durable et l'Expertise, Vincent Graffin. Parallèlement, il m'avait chargé d'une mission scientifique portant sur la conservation de la nature, le développement durable et l'éthique environnementale. Dans le cadre de cette mission, j'ai participé en janvier 2007 à un séminaire « Développement Durable » organisé par la Direction Générale pour sensibiliser l'ensemble des responsables du Muséum, scientifiques aussi bien qu'administratifs, à la prise en compte de cette problématique dans l'ensemble des activités de l'établissement. J'y ai fait une présentation introductive, sur le thème « Le Muséum, la conservation de la nature et le développement durable ».
Télécharger le document 2007 P. Blandin Muséum et développement durable

En 2009, le Directeur Général m'a confié une mission de réflexion et proposition sur le rôle du Muséum dans le champ de la conservation de la nature, à la suite de laquelle fut décidé la création d'une Direction du Développement Durable, de la Conservation de la Nature et de l'Expertise, aujourd'hui composante de la Direction de la Recherche, de l'Expertise et de l'Evaluation.
En application du statut de 2001, des départements de recherche avaient été créés, dont un département « Ecologie et Gestion de la Biodiversité (EGB)» et un département « Hommes-Natures-Sociétés (HNS) ». De ce fait, le département EGB n'avait pas la dimension interdisciplinaire de l'IEGB, qui associait les laboratoires d'écologie et le laboratoire d'ethnosciences. Mais des collaborations se sont tissées entre EGB et HNS, et en 2012 une nouvelle organisation se prépare : un même département devrait rassembler écologues, anthropologues et ethnologues pour étudier les interactions entre les systèmes naturels, les hommes et leurs sociétés. L'interdisciplinarité, si difficile à construire et à faire vivre, devrait connaître un nouvel élan... 22 ans après la proposition de créer un département « Ecologie, Relations Homme-Nature et Conservation de la Biodiversité ».

 


 

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